L’île abandonnée et ses gardiens silencieux

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Les géants de pierre se comptent par centaines, répartis le long des côtes de la petite île. Certains, dressés sur des promontoires, semblent monter la garde tandis que d’autres gisent sur le sol, abattus. Monolithes taillés dans les versants d’un volcan, mesurant pour les plus grands près de neuf mètres et pesant plus de cent tonnes, ils forment une impressionnante et invincible armée. L’océan qui se déchaîne dans leur dos et les vagues qui heurtent rageusement les falaises leur importent peu. Leur regard inflexible se porte vers le centre des terres, vers les vivants qu’ils protègent.

Que sont-ils ? Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ?

Aujourd’hui encore, l’existence des Moaïs, les statues de l’île de Pâques, est une source de questionnements et d’investigations. L’île renferme des mystères qui ne seront jamais révélés et des histoires qui ont probablement déjà sombré dans l’oubli.

 

 

 

C’est une île perdue au milieu de l’océan

Située à plus de 3500 kilomètres des côtes chiliennes, Rapa Nui est une des terres les plus isolées du monde. Aucun service de bateau ne permettant aux touristes d’accéder à l’île, nous sommes contraints d’utiliser l’avion pour nous y rendre à partir de Santiago du Chili.

Nous atterrissons à l’aéroport de Mataveri. La piste, particulièrement longue, coupe l’île en deux. Elle avait été prévue pour pouvoir accueillir la navette spatiale américaine en cas de problème.

Nous installons notre minuscule tente dans le camping de Mihinoa, à Hanga Roa, capitale et unique ville de l’île. Nous sommes en face de l’océan qui s’étend à perte de vue. Nous admirons les vagues furieuses qui viennent se briser sur les falaises qui encerclent l’île. Au loin des bateaux ravitailleurs attendent les barges qui les allègeront de leur cargaisons, le port étant trop peu profond pour les accepter.

Hango Roa n’est pas très étendue et nous en faisons rapidement le tour. Les habitants, grands et costauds, portent des vêtements aux couleurs chatoyantes. Ils sont principalement originaires de Polynésie et des îles Marquises. Le centre ville est occupé par des bars et restaurants accueillants. Des tortues viennent près du bord de mer et nagent autour des surfeurs qui attendent les vagues.

Le petit cimetière est particulièrement fleuri. Les pierres tombales rappellent les éléments de la culture de l’île : en forme de moaï, de poissons ou de coq.

La meilleure occasion d’observer la culture de l’île est en février, lors des festivités du Tapati pendant lesquelles les habitants participent à de diverses épreuves de sports ou de chants traditionnels.

Pendant notre séjour, nous explorons l’île en scooter, notre mode de transport préféré. Cela nous fait du bien, nous n’avons pas enfourché un deux-roues depuis que nous avions quitté l’Asie.

 

 

 

Rapa Nui ton univers impitoyable

D’après la tradition orale, les Moaïs, les imposantes statues monolithiques, représentaient des ancêtres qui veillaient sur les habitants.

 

 

Lors de nos virées, nous constatons avec étonnement que la majorité d’entre eux ont été renversés. Nous en trouvons partout. Beaucoup sont éparpillés sur les côtes. Ils gisent face contre terre, leurs visages enfoncés dans l’herbe, comme des soldats morts qu’on aurait abandonnés sur un champ de bataille.

Pourtant les statues se dressaient debout lorsque l’île a été “découverte” en 1722 par le navigateur hollandais Jacob Roggenveen. Cent cinquante ans plus tard, l’île avait été complètement dévastée. Les forêts avaient disparu et des trois mille habitants qu’avait comptabilisé l’explorateur il n’en restait qu’une centaine. La majorité des Moaïs avaient été renversés et étaient entourés d’ossements humains…

Plusieurs théories ont vu le jour depuis pour expliquer ce bouleversement : écocide, génocide, guerres tribales, maladies, pillages, raids esclavagistes, cannibalisme…

D’après la plupart des historiens et des scientifiques, des statues auraient été mises à terre lors des affrontements entre les tribus “aux petites oreilles”, d’influence polynésienne et celles “aux grandes oreilles” d’influence Inca. Deux peuples aux cultures différentes auraient partagés ce petit bout de terre avant de se déchirer. Les « grandes oreilles », après avoir dominé l’île et sans doute apporté leur connaissance de la taille de la pierre, auraient été exterminés.

D’autres auraient volontairement été couchées par les Pascuans à la fin du XIXe siècle, lorsqu’ils changèrent de croyance. Les habitants auraient renoué avec une tradition très ancienne, répandue dans les îles du Sud-est asiatique : le culte de l’Homme-oiseau. Au lieu d’incinérer leurs morts comme ils le faisaient jadis, ils les conservaient dans des caveaux et les immenses sculptures auraient ainsi servi de couvercle aux tombes.

 

 

 

Les moaïs, peuple de géants nés du volcan

Nous nous rendons au pied du volcan Rano Raraku. Ici, il y a plus de mille ans, les Matamua (premiers habitants de l’île) façonnaient leurs statues monumentales en taillant la roche de la montagne.

Aujourd’hui, dans la carrière, on en compte encore plus de quatre cents. Alors que certaines paraissent achevées, d’autres ont à peine été esquissées dans la roche. À demi ensevelis, les colosses de pierre semblent littéralement être sortis d’eux même du flanc de la colline. Beaucoup d’entre eux sont tournés vers le pied du volcan, comme s’ils avaient été arrêtés en marche.

 

 

L’on raconte que chaque clan possédait une plate-forme sacrée (le “ahu”) située, pour la plupart, le long des côtes. Les Moaïs, emplis d’une force suprême (le “mana”), venaient s’y ranger d’eux-mêmes.

Apparemment, quelques-uns d’entre eux auraient été interrompus dans leur voyage. Nous avons la sensation qu’un évènement étrange, mystique peut-être, a figé ces géants dans leur marche vers les “ahus”.

Plusieurs Moaïs ont été replacé debout sur leur ahu par des archéologues. Certains sont coiffés d’un “pukao”, un chapeau de couleur ocre-rouge. Les pukaos sont issus d’une autre carrière, celle de volcan “Puna Pau”, et pèsent à eux seuls plusieurs tonnes. Là encore nous ignorons comment les Moaïs réussissaient à se couvrir la tête d’un tel chapeau.

 

 

Parfaitement alignés sur leur piédestal, le buste droit et le ventre rebondi, les Moaïs portent un regard aveugle vers les terres. À l’état final, les Moaïs possédaient des yeux faits de corail blanc et d’un iris en tuf volcanique, dans lesquels se concentrait leur force mystique, le “mana”. On dit que chaque Moaïs était le protecteur de la partie du monde qui se trouvait dans son champ de vision. Malheureusement, de nos jours, un seul d’entre eux à autre chose que des cavités oculaires vides.

 

 

Les œufs de Pâques ne sont pas tous en chocolats

Nous découvrons le culte de l’Homme-oiseau dans un ancien village situé près du volcan Orongo. Des maisons basses de pierres empilées, avec des petites ouvertures en guise de fenêtres, dominent les flancs du cratère. De l’océan qui s’étirent jusqu’à l’horizon, émerge l’îlot sacré de “Motu Nui”.

La légende raconte que “Make Make”, dieu créateur de toute chose, vint un jour y déposer un œuf, duquel naquirent les premiers habitants de Rapa Nui. Les Pascuans utilisaient ce mythe pour élire l’Homme-oiseau de l’année. La sélection était extrêmement dangereuse : chaque clan désignait un candidat pouvant prétendre au titre. Les candidats devaient alors descendre de la falaise, nager en affrontant les terribles courants jusqu’à l’îlot de Motu Nui, escalader son pic, récupérer un œuf de sterne noir, l’attacher à son front avec un bandeau, revenir à la nage nager jusqu’à l’île de Rapa nui, remonter la falaise et présenter l’œuf intacte aux chefs des clans. Le premier à réaliser cet exploit se voyait attribuer le titre d’Homme-oiseau et le droit de s’occuper de la distribution des ressources entre les tribus pendant une année. Cette épreuve devait coûter la vie à de nombreux jeunes hommes.

 

 

 

Le petit bout du bout du monde

Aujourd’hui, nous avons la sensation d’avoir atteint le bout du monde, le point le plus éloigné de notre long voyage. Bientôt il nous faudra amorcer le retour vers l’Europe.

L’île de Pâques est un petit bout de terre perdu au milieu de l’océan. Où que notre regard se tourne, nous voyons la mer. Où que nous soyons, nous sentons ses embruns et nous entendons les vagues qui frappent les falaises. L’île est comme un minuscule radeau de naufragés.

Et pourtant ce petit rocher battu par les vents se révèle extrêmement riche historiquement. A la croisée des influences polynésiennes et incas, il a donné naissance à une culture unique au monde, une culture qui attire chaque année des centaines de milliers de visiteurs.

Un grand voyage est une façon de se perdre, quoi de mieux qu’une île perdue dans un océan immense pour nous le rappeler.

 

 

 


Le saviez-vous :

  • Rapa nui est une petite île de 20 kilomètres sur 13 seulement.
  • Les terres les plus proches de l’Île de Pâques sont les îles de l’archipel de Pitcairn qui avaient hébergé les révoltés du Bounty
  • Il y a plus de 880 Moaïs dispersés dans l’île, tous constitués d’un seul bloc de pierre pesant plusieurs tonnes.
  • Tous les moaïs ne sont pas sur l’île de Pâques, plusieurs ont été volés par des étrangers. On peut les retrouver au British Museum, au musée du Louvre ou à celui du quai Branly.
  • Un moaï peut être vu sous les eaux à une vingtaine de mètres de profondeur. Il n’est pas authentique, c’est un élément de décor du film “Rapa Nui” de 1994.

 

 

2 Responses

  1. Georges HO

    Hello Sophie et Romain !!! Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas eu de vos nouvelles !!!! C’est vraiment incroyable vos photos magnifiques et vos textes toujours aussi bien rédigés… Je ne sais pas quand vous rentrerez mais en tout cas, c’est une aventure incroyable et merci à vous 2 de partager cela !!!!

  2. Romain

    Salut Georges !

    Merci pour tes encouragements.

    Le voyage est terminé pour nous depuis deux ans déjà. Nous sommes installés à Lyon depuis début 2016.

    Le blog a énormément de retard mais nous essayons quand même d’en finir les différents articles.
    C’est presque fini maintenant 🙂

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